Requiem, ou quand sévissait le Grand Gougou lubrique !
Le 20 septembre 2024, le congrès Boréal a souligné le 50e anniversaire de Solaris par une table ronde qui retraçait l’histoire de la revue. Norbert Spehner, fondateur de Solaris, nous a alors transmis ce message…
Jeune prof coopérant, sans grande expérience, débarqué fraîchement de France, je me suis retrouvé du jour au lendemain dans un environnement totalement étranger où même la langue me déstabilisait : un cégep, genre d’établissement inconnu en France, avec comme tâche d’enseigner la littérature ! Problème… Je ne connaissais pas grand-chose (bel euphémisme !) à la littérature québécoise ! En vérité, je ne savais même pas qu’elle existait ! Je n’avais que peu de temps pour me mettre au parfum et découvrir (avec plaisir) les Gérald Tougas, Gérard Bessette, Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Anne Hébert et autres Nelligan de la Belle Province ! Tout un univers à découvrir !
Mais au début des années 70, heureux hasard pour le fan de SF/fantastique que j’étais alors, j’ai découvert l’existence, dans le programme du Département de français, d’un cours de littérature (complémentaire) intitulé Littérature policière, fantastique et de science-fiction qui, est-il nécessaire de le dire, avait beaucoup de succès auprès des étudiants, mais était totalement ignoré (pour ne pas dire snobé) par mes augustes collègues pour qui, du coup, j’étais une sorte de « alien » ! Enseigner des « paralittératures », comme on disait à l’époque. Pouah ! Décadence, décadence… Ça me faisait plutôt rigoler… D’autant plus que j’avais l’assurance que le cours me serait toujours attribué faute de volontaires pour me remplacer ! Hé hé !
À la dernière session de 1973, j’ai eu la chance d’avoir des groupes dans lesquels il y avait de vrais fans de SF, des mordus de littérature et/ou cinéma, avec lesquels j’avais des discussions passionnantes autour de 2001, Odyssée de l’espace, Abattoir 5, le dernier Trumbull, Star Trek, et j’en passe et des plus étranges ! À la fin de la session, certains d’entre eux, parmi les plus motivés, m’ont demandé si on pouvait rester en contact. De là est née l’idée, au début de 1974, de la création d’une sorte de club auquel nous avons donné le nom pompeux de Cercle d’étude du fantastique et de la science-fiction. Autant vous dire que, sans surprise, ça jasait plus que ça n’étudiait ! Comme le désir d’écrire et de communiquer en titillait plusieurs, j’ai proposé de publier un petit bulletin interne que je faisais imprimer aux frais du Département, à titre de matériel pédagogique. Chaque numéro avait un nouveau titre, choisi à tour de rôle par les participants. C’est ainsi qu’ont été publiés successivement Le Cyborg, le Navet volant, le Golfeur, le Cercle, Le Paradis disloqué, L’imagination au pouvoir, et autres chefs-d’œuvre d’imagination, chacun y allant de son petit délire. Dans ces bulletins plus que rustiques, on retrouvait des contes brefs, des petits articles, des critiques de livres et de films, diverses infos et des illustrations.
C’est au cours de la deuxième session de 1974 qu’a pris forme l’idée de publier un vrai fanzine avec le soutien financier du Service aux étudiants et du Département de français. Sans surprise et pour des impératifs administratifs, le groupe m’a choisi comme rédacteur en chef. Restait le choix du nom… Comment allait s’appeler la chose ? Problème épineux car tout le monde avait là aussi sa petite idée. Disons que la perspective du « Navet de l’espace » ne me souriait guère…
Dans ma tête, j’avais déjà choisi un nom (soit Solaris !), mais comme je ne voulais pas imposer ma volonté dictatoriale de prof, j’ai plutôt proposé d’en discuter avec le groupe. Je n’ai rien proposé, et après plusieurs réunions bordéliques et infructueuses au cours desquelles chacun y allait de ses suggestions, dont certaines plutôt farfelues, j’ai finalement décidé de prendre les choses en main et de trancher à ma manière. J’ai alors demandé à Charlotte Charest, la seule fille du groupe, quel était son choix. Elle a répondu « Requiem » ! « Adopté », ai-je dit après quelques hésitations ! Ça me paraissait un peu lugubre et trop fantastique pour un zine de SF, même si à l’époque j’étais plus vampire que martien. Personne ne s’étant objecté, la motion fut adoptée et c’est ainsi que le premier numéro a été publié en septembre 1974, après quelques menues tracasseries administratives sur lesquelles je ne m’attarderai pas ! Où il y a du fonctionnaire, il y a souvent du délai !
Pour la réalisation des premiers numéros, on se réunissait chez les uns ou chez les autres et on mobilisait les talents de chacun (illustrations, dactylographie, mise en page, textes, etc.). Ce sont les étudiants qui ont fait la mise en page des premiers numéros. Tout le monde mettait la main à la pâte. L’existence même de votre revue préférée est redevable à l’équipe initiale qui avait quelques connaissances dans l’art et la manière de composer une publication. Je voudrais d’ailleurs en profiter pour saluer ces pionniers de la première heure qui ont été les véritables accoucheurs du zine. Certes, j’ai pris le relais et mené la barque par la suite, mais ce sont ces jeunes gens qui m’ont permis de continuer l’aventure. L’équipe initiale de concepteurs et de rédacteurs figure dans le « columbarium » (Requiem oblige…) du premier numéro : Daniel Lapointe, Charlotte Charest, Jean-Guy Prévost, Marc Séguin, Pierre Lenoir, Richard Poirier, Vincent Rivet, Gilbert Rodrigue, groupe auquel il faut ajouter l’incontournable et anonyme Grand Gougou lubrique, Robert Doyle et son frère Michel, ainsi que Richard Leclerc qui faisait la liaison avec l’imprimeur. Ce sont eux qui m’ont tout appris (belle inversion des rôles) sur la conception et la réalisation matérielle de la revue. Une fois leurs études terminées, ils se sont dispersés dans le brouillard de la vie et j’ai pris la relève en assumant désormais toutes les fonctions, de concierge à PDG !
La ligne éditoriale initiale était dictée par moi, car je voulais avant tout faire un fanzine d’information : nouvelles parutions, critiques de livres et de films, potins juteux, etc. Mais très vite s’est imposée la nécessité de publier aussi de la fiction, et le fanzine a fini par très bien combiner les deux. Les trois premiers numéros ont été financés par le collège et le premier numéro a été largement distribué gratuitement, même si le prix de vente indiqué était de 75 cents. J’avais en banque de nombreuses adresses d’amateurs québécois et européens rencontrés par correspondance ou à la Worldcon de Toronto. Coup de chance : le premier numéro a eu droit à un article dans La Presse, article signé par Jean-Claude Trait et qui nous a amené de nombreux abonnés. Le fanzine a aussi été mis en vente dans quelques librairies spécialisées de Montréal, notamment Hachette, où Martin Fournier, un commis fada de SF, en faisait la vente et la promotion. Bref, l’argent rentrait et, dès le quatrième numéro, la publication s’est auto-financée. Plus tard, beaucoup plus tard, le fanzine a reçu des subventions du fédéral et du provincial. Très vite, grâce à des multiples échanges avec d’autres éditeurs de fanzines dans le monde, Requiema été remarqué dans plusieurs pays dont la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la France, la Belgique, le Royaume Uni, le Canada anglais, les USA, et j’en oublie…
Pour comprendre l’essor du zine, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, alors que dans l’édition la science-fiction devenait de plus en plus omniprésente et les collections en français se multipliaient ! Avant l’arrivée de Requiem, le QuébecSF, c’était un peu le Désert des tartares. Il n’y avait pas grand-chose de québécois : ni fanzines, ni congrès et très peu de romans. Mais on soupçonnait qu’il y avait de nombreux fans. Encore, fallait-il les sortir de leur cachette. La majorité de mes étudiants lisaient de la SF, plus en anglais qu’en français d’ailleurs, mais ils étaient surtout des amateurs de films et de séries. Avec certains d’entre eux, je suis allé à la Convention mondiale de Toronto où j’ai rencontré plusieurs fans francophones, des auteurs en devenir comme Esther Rochon, ou de futurs abonnés dont j’avais pris le soin de noter les adresses postales pour les contacter plus tard. Bref, Requiem arrivait au bon moment… Il y avait un vide béant à combler et nous l’avons fait !
Durant la phase d’expansion, j’ai eu la chance de recruter divers « spécialistes » qui ont participé activement au succès de la revue : Luc Pomerleau, pour l’info et la critique de BD, Claude Janelle pour la critique et l’info de la sf et du fantastique québécois. Il ne faudrait pas non plus oublier le rôle important des illustrateurs qui ont contribué largement au succès de la revue : Mario Giguère, Gaétan Borgia, Jean-Pierre Normand, Pierre Djada Lacroix et nombre d’autres qui ont illuminé les pages du funéraire objet des débuts.
Je m’en voudrais de ne pas remercier au passage des critiques et journalistes qui nous ont soutenus, soit Michel Truchon, du Soleil, Gilbert Grand, Jean-Claude Trait, et Réginald Martel tous trois de la Presse, ainsi que Michel Lord et Vital Gadbois qui, si ma mémoire est bonne, collaborait alors avec Québec Français !
Deux personnalités clés ont joué un rôle essentiel dans la maturation et le développement de la revue : Élisabeth Vonarburg, alors prof à l’université du Québec à Chicoutimi, dont un article sur la bouffe dans la SF avait attiré mon attention. Sans trop me faire d’illusions et sans attentes particulières (une universitaire qui s’intéresse à la SF ? Voyons donc…), je lui ai écrit un petit mot qui commençait par un « Chère Madame » qui la fait encore rigoler aujourd’hui. Le mot était accompagné par un numéro du fanzine. Quelques semaines plus tard, l’ouragan Vonarburg débarquait à Longueuil et ce fut le début d’une longue amitié et d’une collaboration des plus fructueuses. Animatrice hors pair (les Boréal, créés à son initiative), directrice littéraire et auteure de grand talent, Élisabeth est aujourd’hui une grande dame internationale de la SF !
Yvon Allard (repose en paix, mon ami !), prêtre de son état, bibliothécaire spécialisé en « paralittératures » à la Centrale des bibliothèques, grand pionnier de la diffusion de ces genres au Québec, m’a téléphoné un jour en demandant à parler au Grand Gougou lubrique. Ce fut là aussi le début d’une longue amitié et d’une collaboration exceptionnelle, car Yvon avait de nombreux contacts et amis dans le monde de l’édition. Il était au courant de toute nouvelle parution et m’alimentait avec des infos privilégiées. Petite anecdote : un jour, lors d’un souper avec Jacques Sadoul, directeur de J’ai Lu, alors de passage à Montréal, ce dernier me dit en rigolant que Requiem était si bien informé des nouvelles parutions qu’il y apprenait parfois ce qu’il allait publier le trimestre prochain !
Bref, comme en témoignait mon imposante collection de fanzines et de revues de tous horizons (USA, Canada, France – où j’ai rencontré de nombreux fanéditeurs –, Allemagne, Italie, etc.), j’avais établi des contacts un peu partout sur la planète, tant chez les éditeurs pros que les fanéditeurs !
Alors que la publication évoluait tranquillement de fanzine en revue, avec, entre autres, la création du prix Dagon, que sa présentation se faisait plus « professionnelle », j’ai pensé qu’il était temps d’opérer une mutation plus radicale et de changer de nom. Si ma mémoire est bonne, c’est en 1979, lors du Congrès Boréal annuel, que j’ai annoncé ce nouveau nom en revenant à mon choix initial, c’est-à-dire Solaris (premier numéro août-septembre 1979).
Petite anecdote : on m’a souvent demandé « Pourquoi Solaris ? » Ma réponse spontanée fut de dire : « Parce que je LEM ! » (jeu de mots phonétique songé, passé dans les annales…) Pour les p’tits nouveaux qui ne jurent que par des auteurs de SF actuels que je ne connais pas, Solaris est le titre d’un « classique » de la SF écrit par Stanislas… LEM. La pognez-vous ? C’est aussi un film soporifique de Tarkovsky qui me rappelle cette anecdote : quand le film a été projeté dans le nouvel amphithéâtre du collège, la salle de près de 600 places était pleine à craquer d’étudiants. Quand la lumière s’est rallumée, il n’en restait que quatre ou cinq dont deux béatement endormis ! La version 2002 de Soderbergh est nettement plus intéressante !
Pour en revenir au titre, en fait je n’ai jamais trop apprécié Requiem, ça n’était ni mon idée, ni mon choix. J’avais toujours souhaité que ce soit Solaris, plus lumineux, plus SF. Seul à la barre de la revue après le départ des membres fondateurs que la vie avait dispersés, j’ai décidé d’opérer le changement à partir du numéro 28. À ce moment-là, la revue n’avait plus de lien ni avec l’ancienne équipe, ni avec le collège. Je suis resté seul maître à bord jusqu’au début des années 80 où j’ai passé le relais à un groupe de collaborateurs dévoués à la tâche et qui se sont montrés à la hauteur. Je les en remercie vivement, particulièrement Élisabeth Vonarburg, Charles Montpetit, Joël Champetier, Jean Pettigrew, Daniel Sernine, Luc Pomerleau, Pascal Raud et autres passionnés. Car pour une revue ou un fanzine, le problème, c’est toujours la relève ! Elle a été brillante, efficace, et continue de l’être. Si j’ai oublié de mentionner quelqu’un, mettez-le sur le compte de la mémoire ! On n’a plus vingt ans…
Quant au passage du fanzine amateur des débuts à la revue pro d’aujourd’hui, comme disait Kipling, ça c’est une autre histoire !
Une dernière anecdote, peut-être… Les plus anciens d’entre vous se souviendront peut-être du superbe numéro 50. On avait décidé de marquer le coup et Charles Montpetit, qui avait pris en charge le design et le montage du numéro, toujours prêt à innover, avait conçu une couverture « métallique » avec une superbe illustration de Roland Grünberg. Vous avez en main le deuxième tirage car quand je suis arrivé à l’imprimerie le patron était en beau fusil : le tirage sur papier métallisé avait foiré. L’encre coulait et tachait les doigts. Le résultat était affreux ! Le second tirage fut moins spectaculaire… Mais l’expérience a laissé un beau trou dans le budget ! Du métal, tu parles Charles !
P.S. (patience, ça achève !)
Va pour le changement nom, mais pourquoi avoir abandonné la revue en 1983 ?
Plusieurs facteurs ont mené à cette décision : l’essoufflement et la fatigue dus au développement de la revue et à la multiplication des tâches et responsabilités : correspondance de plus en plus vaste et exigeante, service et tri postal compliqué par l’arrivée du code postal, demandes de subventions de plus en plus alambiquées et, avouons-le, un peu beaucoup marre de la SF ! Full saturation ! D’autant plus qu’elle ne correspondait plus trop à mes goûts : le cyberpunk anglo-saxon m’ennuyait et la soi-disant « nouvelle » SF française, trop politisée, était franchement détestable ! Dont acte !
Longue vie à Solaris ! Ciao !
Norbert Spehner, avec l’aide précieuse de la mémoire infaillible du Grand Gougou plus très lubrique !